
Aichi Prefectural Museum of Art
Haikei Chieko-sama (« Chère Chieko »): ainsi débuterait la lettre imaginaire que l’artiste Sawako Tanizawa écrirait à son aînée artiste décédée en 1938 – car elle aurait tant à lui raconter. Ainsi s’intitule une série d’œuvres de papiers découpés, réinterprétations de motifs empruntés aux œuvres de Chieko Takamura: un soleil ardent, une grenade qu’on imagine oubliée sur un coin de table, un crabe solitaire à la silhouette découpée. L’artiste de Kyoto a été marquée par la découverte des natures mortes en papier découpé de Chieko Takamura – la force minimaliste de la composition, le geste sûr dans la combinaison des couleurs. Dans cette série, elle rend hommage à l’artiste japonaise décédée en 1938 en reproduisant le motif originel. Mais en le parsemant de mots, en le cisaillant d’un « No » ou en y ajoutant un minuscule visage bouche ouverte en son centre, elle le charge de sens. Au passé comme au présent oser dire « non » est une gageure dans la société japonaise selon Tanizawa qui y lit un héritage du Confucianisme. Mais c’est aussi la difficile condition de Chieko, dont les œuvres en papier découpé réalisées entre 1931 et 1938 durant sa période de schizophrénie n’ont jamais été reconnues à leur propre valeur jusqu’à ce jour, que souhaite mettre en valeur l’artiste. A-t-elle pu, su dire non elle aussi? A la figure dominante de son mari, le sculpteur et poète Kôtarô Takamura comme aux conventions sociales de son époque?


Dear Chieko, Crabe, 2022, peintre acrylique sur papier, 96 x 97 x 5 cm (à droite, Chieko Takamura, s.d.)


Dear Chieko, Soleil, 2022, peintre acrylique sur papier, 96 x 97 x 5 cm (à droite, Chieko Takamura, s.d.)
Pour Sawako Tanizawa, l’usage-même de la technique du papier découpé, kirigami en langue japonaise, est un manifeste, une protestation: « le papier découpé est une riche entité qui ne requiert ni compétences particulières, ni espace et se caractérise tant par sa fragilité que par sa flexibilité » écrit l’artiste. Un art simple, accessible, un art pauvre dans le sens le plus digne du mot.
Aux côtés de Chieko, d’autres figures de femmes artistes sont source d’inspiration pour Sawako Tanizawa. L’Anglaise Mary Delany (1700-1788), créatrice d’un herbier extraordinaire en papier découpé de plus de 900 planches qu’elle débute une fois veuve à ses 72 ans passé mais aussi la Chinoise Ku Shulan (1920-2003) « prêtresse du papier découpé » qui a réinventé l’art traditionnel du jianzhi ou encore Ayako Miyawaki (1905-1995), artiste textile de Nagoya qui a créé des œuvres à partir de tissus découpés font partie du panthéon d’artistes avec lesquelles Sawako Tanizawa dialogue. Dans ces découpages monochromes où elle se réapproprie le langage de ses aînées, l’artiste entremêle ces influences et crée des œuvres uniques et originales à plusieurs voix.

Au-delà de l’engagement féministe dont ne se cache pas Tanizawa, sa démarche est un vrai plaidoyer artistique: celui de redonner voix et corps à des artistes dédaignées par la postérité, de remettre un art déprécié pour sa modestie en lumière, de redonner ses lettres de noblesse à ces motifs dont la simplicité a pu être raillée: fleurs, scènes du quotidien, natures mortes de fruits et légumes.
Dernières expositions de Sawako Tanizawa:
Osaka, The National Museum of Art/Kumamoto, Contemporary Art Museum 2026
Fukuoka, Eureka, 2026
Tokyo, Mitsubishi Ichigokan Museum, Espace 1894 – jusqu’au 21 juin 2026 (https://www.marunouchi.com/en/pickup/event/9604/)
Références:
A propos de Mary Delany, voir l’article du British Museum: https://www.britishmuseum.org/blog/late-bloomer-exquisite-craft-mary-delany
A propos de Ku Shulan (1920-2003), voir https://www.tsemrinpoche.com/tsem-tulku-rinpoche/art-architecture/ku-shulan-goddess-of-paper-cut.html
A propos d’Ayako Miyawaki, voir le texte publié sur ce blog en 2025.
Laisser un commentaire