

Telles les feuilles des arbres qui tombent sur le sol, les feuilles de papier Washi de Keiko Miyamori s’amoncellent, se superposent en couches, se recouvrent les unes les autres pour recréer une nouvelle peau, une enveloppe, une carapace. Un espace protégé et pourtant si fragile: à la manière d’un rideau obstruant une fenêtre imaginaire, un voile léger qui se gonflerait avec un souffle d’air, ses feuilles de papier ont la puissance de la vulnérabilité.
Ces feuilles volantes superposées ou comme lors de sa dernière exposition collées à même les murs, portent des traces: celles des frottages de troncs d’arbre que l’artiste a réalisés quotidiennement pendant des mois et qu’elle nomme Jutaku en japonais. C’est à leur surface que la mémoire de Keiko Miyamori affleure, enregistrant le tracé des rides et des sillons de ses troncs en apposant sur eux un morceau de papier Washi qu’elle gratte au fusain. Du tronc d’arbre au papier Washi, fruit de l’écorce de l’arbre en passant par le fusain que l’artiste fait elle-même à partir du charbon de bois obtenu du brûlage du tronc et des branches mortes: le cercle est bouclé. Il y a cent ans, Max Ernst s’adonnait déjà à la technique du frottage, faisant apparaitre en surface les motifs de la nature: rayons de troncs d’arbre, lattes de plancher, nervures des plantes et feuillages. Ses veilléités visionnaires et son imagination débordante faisaient le reste. Rien de tout ça dans la démarche de Keiko Miyamori qui livre ici une version brute et sans faux-semblants de la technique.
TIME est le nom de son projet débuté en 2021 sous la forme d’un rituel devenu immuable et quotidien à l’annonce des derniers mois de vie de son père âgé: se rendant à son chevet au Japon, l’artiste alors résidant à New York, imagine un processus qui lui permettrait de garder trace de ce temps de sursis. Autour d’elle et de son père qu’elle promène chaque jour dans les parcs, des arbres – gardiens de secrets, présences rassurantes, colosses à la vie parfois multi-centenaire. De ces opérations de frottage, subsistent aujourd’hui une archive riche de plusieurs centaines d’exemplaires qu’elle a soigneusement collectée et conservée dans des petites boîtes de verre faites à la main. De petit format, les feuilles de washi glissées dans ses poches ou portefeuille, numérotées et datées, s’apparentent à des talismans.
Capturer l’éphémère tout en saisissant l’essentiel – les multiples strates du temps long: le récit personnel de Keiko Miyamori devient collectif. Et la simplicité de son dispositif permet à chacun de se l’approprier. Selon les mots de l’artiste, il s’agit ici de « suivre le passage du temps par la répétition et l’accumulation – y compris le sentiment de connexion avec les autres que le temps peut engendrer ».



Photos courtesy Keiko Miyamori, 2026
https://www.keikomiyamori.com/
photographers’ Gallery: https://pg-web.net/exhibition/miyamori-keiko/
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